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14ab.

« Esprit », « conscience », « expérience », « cognition » recouvrent le même champ cognitif.

Les cycles et pulsations, les émergences et dissolutions

 

« Esprit », « conscience », « expérience », « cognition » sont des termes qui décrivent une seule expérience vécue, un même champ cognitif. « Les cycles et pulsations » correspondent au processus cyclique de la conscience. L’esprit a des cycles d’apparition et de disparition. La conscience apparaît et disparaît : un nouveau moment de conscience succède à un moment de conscience passé : ceci constitue une succession rapide d’événements, lesquels donnent l’impression d’une continuité.

« Ce mental continu » possède cette qualité pulsative, est une pulsion une alternance de « d’émergences et de dissolutions ». Il détermine des vies, c’est-à-dire une succession de morts et de naissances.

L’émergence de la conscience – les douze facteurs interdépendants

On a vu jusqu’ici un certain nombre d’éléments structurels qui constituent la personne, les constituants, les différentes consciences et les champs cognitifs.

Maintenant on aborde ce qu’on appelle les arcanes dynamiques dont le principal concerne les douze facteurs interdépendants རྟེན་ཅིང་འབྲེལ་བར་འབྱུང་བའི་ཚུལ་བཅུ་གཉིས་.

L’émergence de la conscience est décrite dans le canon dans le pratītyasamutpādādi-vibhaṅga རྟེན་ཅིང་འབྲེལ་བར་འབྱུང་བ་དང་པོ་དང་རྣམ་པར་དབྱེ་བ་བསྟན་པ (Toh 211 F.123.b)

Les douze facteurs interdépendants sont utiles pour comprendre le dynamisme de la conscience. Ils sont susceptibles de différents niveaux d’interprétation, ce qui fait leur richesse et aussi leur difficulté.

1.     L’ignorance

མ་རིག་པ sk. avidyā : l’ignorance

L’ignorance (མ་རིག་པ, ma rigpa) – l’absence de gnose ou de réalisation – est la racine du cycle des existences conditionnées. Sans རིག་པ (rigpa, la conscience éveillée), il n’y a pas d’éveil.

L’ignorance opère selon deux modes et produit une réification : elle solidifie ce qui est en réalité fluide et vide.

L’analogie alchimique : Solve et coagula

Le terme « coagulation » évoque l’alchimie spirituelle occidentale et sa formule célèbre « Solve et coagula » (dissous et coagule). Cette dynamique trouve un parallèle dans le Dharma, mais en sens inverse :

  • Dans le Dharma : on dissout (solve) les voiles pour permettre aux qualités éveillées de se manifester (coagula)
  • Dans l’ignorance : on coagule en donnant forme et substance à ce qui transcende les noms et les formes

 

Le processus de libération

La voie consiste à dissoudre les réifications pour ne pas rester figé dans l’attachement. Cette dynamique de dissolution-manifestation se retrouve dans les pratiques tantriques du kyérim (བསྐྱེད་རིམ, phase de génération) et du dzogrim (རྫོགས་རིམ, phase de perfection).

 

L’ignorance innée

ལྷན་གཅིག་སྐྱེས་པའི་མ་རིག་པ l’ignorance innée est l’ignorance avec laquelle on naît, l’ignorance liée à la dualité et à l’individualité.

 

Extrait des Souhaits de Samantabhadra :

ལྷན་ཅིག་ སྐྱེས་པའི་ མ་རིག་པ
inné, co-né naissance non intelligence

 

La non intelligence en laquelle nous naissons

 

ཤེས་པ དྲན་མེད ཡེངས་པ ཡིན་
cognition Inconscience sans lucidité errance est

 

Est la cognition qui erre sans lucidité

L’ignorance de la conception

ཀུན་བརྟགས་མ་རིག་པ l’ignorance de la conception qui impute tout et qui désigne, l’ignorance de la conceptualisation qui  étiquette toute chose.

Extrait des Souhaits de Samantabhadra :

ཀུན་ཏུ་ བཏགས་པའི་ མ་རིག་པ
Toute chose Etiqueter, imputer,concevoir non intelligence

La non intelligence qui conçoit toute chose

 

བདག གཞན་ གཉིས་ སུ་ འཛིན་པ་ ཡིན་
moi autre dualité lat. saisie est

 

Est la saisie dualiste du moi et de l’autre

Les ignorances innée et conceptuelle de la conception sont la base et le fondement de tous les vivants comme dit Samantabhadra.

 

ལྷན་ཅིག་ ཀུན་བཏགས་ མ་རིག་ གཉིས་
Inné, co-né conception de toute chose inintelligences deux

 

ལྷན་ཅིག་སྐྱེས་པའི་མ་རིག་པ inné, co-né, co-naissance, non intelligence, La non intelligence en laquelle nous naissons

Ces inintelligences, innée et conceptuelle

 

སེམས་ཅན་ ཀུན་ གྱི་ འཁྲུལ་ གཞི ཡིན་
Vivants tous de illusion la base sont

 

Sont la base de l’illusion de tous les vivants

 

Question : Est-ce que dans la première ignorance qui est sans lucidité, il y a une conception du « moi-je », une identité, ou est-ce plutôt dans la deuxième ?

Réponse DR : C’est implicitement dans la première qu’ il n’y a pas de « moi-je » ; on est dans le brouillard, dans l’indéterminé, dans une sorte d’inconscience où il y a déjà le « on », forme indéterminée et subtile certes, mais qui est déjà une forme de moi indéterminé qui va se préciser dans la polarisation sujet-objet de la conception. On naît et on est dans la conception: concepteur/conçu , sujet/objet.

2.     Les tendances formatrices

འདུ་བྱེད sk. saṃskāra, les tendances formatrices, est un synonyme de Karma.

  • འདུ་ rassembler
  • བྱེད་ faire

འདུ་བྱེད ce qui assemble ou ce qui forme, ce qui formule, formate

Ce sont les tendances formatrices, les « informations », ce qui met en forme, ce qui amène le troisième facteur རྣམ་ཤེས

3.     La conscience sujet/objet

རྣམ་ཤེས sk. vijñāna: la conscience sujet/objet.

Ici se présente une difficulté du Samutpāda : la conscience apparaît au début du cycle des douze facteurs et elle apparaît ultérieurement dans sa constitution pleine au niveau du onzième facteur. Au début, il s’agit de l’émergence de la dualité, de la simple polarité sujet/objet puis le sujet et l’objet se développent et se posent comme le nom et la forme. Le nom est le sujet et la forme l’objet. Tout le cycle des douze facteurs expose l’émergence d’un état de conscience pleinement constitué.

La conscience dont il s’agit au début est donc l’émergence de la dualité, la conscience sujet/objet རྣམ་ཤེས

4.     Le nom ou sujet et la forme ou objets

མིང་གཟུགས sk. Nāmarūpa, le nom ou sujet, et la forme ou objets, susceptibles de plusieurs interprétations.

Ce sont les catégories de l’entendement, le nom et la forme.

Quand on interprète le terrain, on met des formes et des noms. D’abord, on circonscrit les espaces signifiants, les formes signifiantes et on les désigne par des noms.

Une autre interprétation dans le cadre du Pratītyasamutpāda est que མིང་ est le sujet et que གཟུགས sont les objets.

5.     Les six domaines sensoriels

སྐྱེ་མཆེད་དྲུག sk. ṣaḍāyatana les six domaines sensoriels

Ce sont les domaines dans lesquels les expériences sensorielles correspondant aux six sens, naissent et se développent.

Dans ces six domaines sensoriels, il va y avoir un contact རེག་པ་.

6.     Le contact

རེག་པ་ sk. sparśa, le contact, qui signifie toucher, contact entre l’objet et le sujet, observé/observateur.

De ce contact naît une sensation, une expérience

7.     La sensation

ཚོར་བ sk. vedanā, la sensation, une expérience

De cette expérience inhérente à la sensation s’ensuit une soif.

8.     La soif

སྲེད་པ sk. tṛṣṇā, la soif, au sens d’une pulsion, d’une appétence, qui peut être attraction, répulsion, indifférence.

L’attraction, répulsion, indifférence va amener la saisie.

9.     La saisie

ལེན་པ sk. upādāna, la saisie. C’est un terme proche de འཛིན་པ་

C’est la saisie d’un objet, saisie dans l’attraction, la répulsion ou l’indifférence.

C’est ici qu’on représente les ciseaux dans le schéma des douze facteurs interdépendants, qui indiquent que c’est au niveau de la saisie qu’on peut couper le cycle, le suspendre, avec justement la suspension de la saisie, c’est-à-dire la dessaisie འཛིན་མེད

10. Le devenir

སྲིད་པ་ sk. bhāva, le devenir

Lorsque l’on saisit, l’impulsion, l’énergie de la saisie est une cause qui entraîne des conséquences, un devenir : c’est le karma.

La conséquence va être de vivre dans un certain état induit par la saisie. Il y a naissance d’un état de conscience particulier.

11. La naissance

སྐྱེ་བ sk. jāti, un état de conscience maintenant parfaitement constitué, moi et mon monde

12. La vieillesse et la mort

རྒ་ཤི sk. jarāmaraṇa, la vieillesse et la mort, qui sont la dégradation de l’état de conscience, dégradation de la conscience jusqu’à sa disparition dans la mort et le bardo du moment de la mort. Toute cause a une conséquence mais il y a aussi un épuisement qui se termine avec la mort.

  • རྒ་ la vieillesse
  • ཤི་ la mort

Question : La mort ne s’écrit-elle pas aussi འཆི་ ?

Réponse DR : Oui འཆི་ comme dans འཆི་ཀའི་བར་དོ, qui est plus le moment de la mort.

Cette présentation de l’émergence de la conscience avec ses différents facteurs est symbolique et très riche.

On utilise ces représentations des douze facteurs pour expliquer le saṃsāra dans des villages tibétains à des agriculteurs illettrés.

En effet, le recours à l’analogie et au symbole est très parlant et il s’y ajoute une vision philosophique très profonde.

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